
La dualité dans le fémininPar Ana Sosa-Hébert, psychiatre, psychanalyste
La dualité dans le féminin : et oui... et Non
A propos des liaisons de la logique modale en rapport aux mathèmes de la sexuation.
« L'absence du rapport sexuel est très manifestement ce qui n'empêche pas, bien loin de là, la liaison, mais ce qui lui donne ses conditions » (Séminaire « ...Ou pire » J. Lacan)
Discutant: Pierre Christophe Cathelineau, psychanalyste, auteur de "Lacan, lecteur d'Aristote"
V.Hasenbalg : Lors de la journée sur le Sujet, Ana avait fait un topo « époustouflant » sur les mathèmes de la sexuation, avec l'énorme difficulté que ça comporte ; j'avais donc échangé quelques propos avec Pierre Christophe qui m'a confirmé la pertinence, dans l'aspect ardu de sa présentation, la pertinence de ses avancées.
A.Sosa-Hébert est psychiatre, psychanalyste, ainsi que son mari Jacques, qui est là. Ils sont les fondateurs de l'école de psychanalyse de Normandie.
Ana travaille depuis déjà des années sur cette dernière période de l'enseignement de Lacan qui est une période, certes, difficile, ardue, comme on a pu le voir lors du séminaire d'été. Mais comme elle le dit bien -parce qu'on parlait de ça hier- si on arrive à saisir ce qu'il avance, comme elle va essayer de nous le transmettre, c'est notre pratique qui en sera « simplifiée ». Bien sur, il faut payer le prix d'essayer de voir comment Lacan va avancer cette notion de la structure : c'est là la complexité de ce qu'il y a de simultanéité, de synchronie dans la structure, pour pouvoir opérer avec une notion de ce qu'est l'Œdipe, le père, l'interdiction de la jouissance, d'une façon autre que celle qui nous fait tomber nécessairement dans une imaginarisation, celle de la place de « victime ».
Je ne sais pas si je me fais comprendre, c'est un raccourci pour pouvoir voir un petit peu au-delà du mythe de l'Œdipe dans ce qu'il a d'imaginaire, pour situer donc la question du Réel.
J'ai dit à Ana qu'on allait se permettre de l'interrompre s'il y avait des moments où on ne comprenait pas, qu'on allait prendre cette liberté et elle m'a dit qu'elle était tout à fait d'accord.
Par ailleurs, j'ai invité Pierre Christophe, nous avons invité Pierre Christophe Cathelineau qui est psychanalyste, docteur en philosophie, et qui a publié ici à l'ALI un ouvrage formidable « Lacan, lecteur d'Aristote », que nous vous recommandons vivement. Pierre Christophe va donc nous aider dans cet accompagnement de ce que va faire Ana, pour qu'elle essaye de nous donner une petite idée de la force et de la pertinence de ces fameux mathèmes de la sexuation.
Je passe la parole à Ana.
A.Sosa-Hébert : Je vous remercie pour cette invitation, cela me donne une occasion de partager ce travail et le soumettre à votre considération. D'autre part, à chaque fois que je le reprends - ce que j'ai fait à votre intention- il y a des choses qui se mettent en place autrement : c'est pour ça qu'effectivement, je vais essayer de me tenir tranquille [rires], de pas aller trop vite, y compris pour moi ! Ce qui est épatant, c'est que travailler en laissant en suspens le sens qu'on a tendance à donner, et notamment à partir de nos vieilles habitudes de... Œdipe et compagnie, pour savoir à quoi cela correspond au niveau de la structure, je veux dire, laisser tout ça de côté pour se concentrer à lire ce que dit Lacan à l'appui de ses écrits, c'est un exercice, c'est un effort considérable, mais qui produit des choses tout à fait étonnantes.
Alors, pour aborder « la dualité dans le féminin » il est nécessaire de se rapporter à l'écriture du tableau de la sexuation.
A partir du fait qu'il n'y à pas de rapport sexuel mathématisable qui puisse s'écrire en tant que tel, Lacan dit que cet impossible ouvre la possibilité d'écrire « l'autre rapport » qu'il appelle « le réseau de l'affaire sexuelle » celui-là même qui empêche l'écriture de « xRy ».
Je me suis appuyée essentiellement sur le séminaire « Les non dupes errent »
Dans ce séminaire, chose intéressante, il fait une sorte de tissage avec :
En effet, en tirant les différentes mises à plat du nœud borroméen il détermine quatre quadrants (j'oserai même dire « quadripodes ») correspondant à ces inscriptions et ces fonctions, pour nous faire saisir les différentes perspectives qui s'ouvrent, à savoir, ce qui se voit à partir de chaque quadrant. Autrement dit, la perspective dépend du « point de vue » où l'on se trouve : d'où je me situe, je vois, par exemple, devant moi, mais pas derrière. Il est évident qu'on ne peut pas tout voir, saisir en simultané ce qui se lit dans tous les quadrants en même temps et, par conséquent, tout savoir. Il y a donc forcément un « point de vue » constitué par un certain nouage des trois dimensions, dont celle d'où l'on « part » ek-siste aux deux autres, c'est-à-dire qu'elle même fait partie de ce que je ne peux pas voir : elle est ek.
Virginia Hasenbalg: Alors Ana, ce que tu dis, c'est que pour ce qui serait une position féminine, si tu es d'accord, ou une position masculine, dans ce travail, tu t'orientes vers ce qui serait des perspectives de la structure.
A.Sosa-Hébert : Voilà. Je dirais « position » dans le sens de « point de vue ». Le déplacement d'un quadrant à l'autre, change évidement la perspective : il n'y a pas deux côtés complémentaires qui puissent s'additionner pour donner une vue « complète ». Cela justifie, par exemple, que la vérité n'est qu'un mi-dire, puisque ce sera la vérité dite d'une certaine perspective, qui n'invalide ni complète l'autre : elles s'alternent. Cela à l'avantage de nous décaler de notre penchant imaginaire pour la répartition binaire suggérée par le fonctionnement du signifiant : « vrai - faux » et la suite, par exemple, « dupes-non dupes », voire, « castrés-non castrés », enfin tout ce que vous voudrez. En fait, Lacan nous fait remarquer que c'est notre fonctionnement ordinaire qui fait que dès qu'on parle forcément on binarise.
Ce que le tissage dont je vous ai parlé permet de visualiser, est qu'il y a un trait horizontal qui coupe, sépare à gauche, mais pas complètement à droite, et un trait vertical qui divise (nous verrons ça par la suite). C'est très important de les distinguer, puisque à les confondre comme étant du même ordre, induit à des erreurs de lecture. Comme je vous le disais à l'instant, si on fait jouer le trait horizontal qui « tranche » entre l'exception et l'universel, à la place du vertical qui « divise » le tout et le pas-tout, ceci induit la pensée qu'il est possible de « trancher » entre castrés et non castrés, en faisant des complémentaires, alors que c'est un peut plus compliqué que ça. Car, justement, le pas-tout ne se rapporte pas au tout[1] comme le oui se rapporte au non, la vie à la mort, et ainsi de suite. Vous voyez, déjà... Clac ! Là, il nous oblige à un virage par rapport à notre mode de pensée habituelle.
Alors pour attraper cette affaire, il faut quand même venir à ce qui est fondamental pour Lacan : c'est de ramener les choses à la question de la jouissance.
Là-dessus il se demande, est-ce qu'on sait ce que c'est qu'un « corps » et « vivant », en plus ? Tout ce qu'on peut dire, au mieux, est que de voir une amibe, ça... ça gigote, ça jouit ! Car il faut bien nommer cette « pulsation » d'une façon ou d'une autre : c'est ça qui différencie l'être humain - « le troumain » en tant qu'il est troué et pas qu'une fois, comme il dit - des animaux. Il propose « substance jouissante », en remplacement de substance pensante ou substance étendue, référence philosophique.
De la rencontre entre du symbolique, et ce qui jouit, la castration se lit comme une opération purement logique. Lacan le montre très clairement à partir de la Genèse, en disant de la scène primitive qu'il ne vois pas pourquoi il n'irait pas patauger là dedans, surtout que c'est plein de sens, et il ajoute que... c'est ce dont il faudrait le nettoyer !...pour peu que vous laissiez un reste, du sens, c'est fichu, ça va faire des petits ! [rires]. Donc, il raconte la scène : vous savez qu'il y a Adam, il y a Eve, et l'arbre de la connaissance du bien et du mal, l'arbre du savoir : c'est ça qui leur est interdit. Mais il y'a quelque chose qu'on ne lit pas dans la scène, qu'on oublie, et c'est, justement... l'arbre ! Adam et Eve, ils ont interdiction de jouir du savoir de l'arbre, concernant la jouissance...
Mais est-ce que l'arbre jouit, lui ? Et qu'est-ce qu'il en pense, hein ?
L'arbre, c'est évident, ça ne répond pas ! Il ne dit rien, il se situe au niveau de « ce dont ne sort aucune parole » (il n'y a que l'hystérique pour imaginer qu'en se prenant, par exemple, à coup des pieds, elle parviendra à le faire répondre ! Malheureusement, elle n'a, devant elle, en général, qu'un « homme » qui n'en peut mais !) Et pourtant, dit-il, il est évident que l'arbre c'est, quand même, « la vie », dans le sens où « ça jouit ».
Alors, « Y a de l'arbre, Y fait branche : c'est son mode de présence », mais il est impossible qu'il réponde à la question de sa jouissance, la réponse manque. Il est inter-dit... interdit par quoi ? Par le dire.
C'est là où la question du dire reprend toute son importance : il y a un dire qui interdit de jouir de l'arbre. Ce n'est pas l'arbre qui le dit ! Ce n'est pas l'arbre qui dit « jouissez pas de moi, allez, soyez gentils ! ». De l'arbre ne sort aucune parole. Néanmoins, du fait de ce dire qui est attribué à Dieu - c'est Dieu qui dit l'interdit, « le dieur supposé » - ça pose un « dire que non » vis-à-vis de la jouissance. Voilà : il existe « ce que dit non » et ceci est de l'ordre de l'exception nécessaire, moyennant quoi un « oui » s'ouvre comme possible... mais il se dédouble en :
Evidemment les conséquences ne vont pas être les mêmes parmi les troumains. Si le « oui » se dédouble c'est parce que des jouissances, il y en a pas qu'une seule (lever un bras, sauter, courir, faire de la gymnastique, le sont tout autant, dit Lacan), mais du moment que ça rencontre le langage, apparaît une jouissance privilégiée dans ce qu'on va nommer « corps », et ceci pour des raisons évidentes. Il y a dans le corps « ce » qui permet d'imaginer la jouissance, en même temps que s'y prête à la symboliser, puisque il peut aussi bien jouer de la présence, comme de l'absence : le pénis, c'est évident !
C'est ainsi qu'on reconnaît le phallus dans les trois dimensions : ça se trouve attaché au corps, mais séparé (il résiste au commandement !), l'image parle d'elle-même, si j'ose dire, et il symbolise une différence, celle entre la tumescence et la détumescence. Désormais, celui qui le porte se trouve engagé dans le symbolique en tant que tout, tout engagé dans le signifiant : c'est ce qu'on appelle la « castration symbolique ». L'homme devient dès lors, possible, et cela inscrit le tout, la fonction de l'universel. Mais, est-ce que désormais ce qu'on nomme « jouissance phallique » est l'unique jouissance pour L'homme ? Si l'organe il ne l'a seulement que au titre du symbolique, à savoir, en tant que dès lors, il manque, ceci est pensable... mais est-ce qu'il ne l'a pas réellement ?
Du côté du féminin de toute évidence il n'y a qu'un « bien mince support », tant imaginaire que symbolique : elle est donc, obligée de se référer à cet organe dans le corps de l'autre partenaire sexué, pour référer sa propre jouissance à elle. Est-ce qu'on peut dire alors que du fait qu'elle ne le porte pas, elle ne jouit pas moyennant le signifiant ? Lacan dit que ce n'est pas vrai, qu'il est évident qu'elle jouit, même si elle ne porte pas l'organe : tout ce qu'on peut dire, alors, est qu'il n'est pas impossible qu'une femme connaisse la castration. Et rien de plus. A savoir, que la fonction phallique s'avère, de ce point de vue, contingente, inscrivant le pas-tout et ce, sans exception.
De ce fait, la dualité[2] de ses jouissances se met en place, car de ne pas être toute prise, engagée dans le signifiant, quelque part elle jouit de son corps, quelque part elle est. Et ceci rend raison de la possibilité d'érotiser un corps : c'est ce qu'on appelle « l'instinct maternel », aussi bien que ce qui prend ce caractère d'insatisfaction, repérable en clinique.
Lacan nous invite à « évider l'évidence », pour parer en quelque sorte, à la confusion que peut engendrer de nommer cette jouissance privilégiée, « phallique ». En effet, il fait équivaloir ce qu'il nomme «jouissance sémiotique », jouissance des sèmes à la « jouissance phallique ». La confusion surgit de la faire glisser, de la faire s'équivaloir à la jouissance de l'organe : d'en être le porteur, cette jouissance peut apparaître comme étant toute sa jouissance, et ce qui échappe c'est l'avoir réel, qui est très important.
V.Hasenbalg : Est-ce que c'est l'effet d'être porteur de ce symbole de la jouissance, interdite, que donc cette jouissance va se reporter vers le symbolique langagier ? Donc la jouissance phallique ça ne sera pas la jouissance simplement de l'organe sexuel, et que ça va être comme Lacan dit, une « copulation des signifiants » ? Et ça c'est... donc un homme est tout là dedans, s'il existe !
A.Sosa-Hébert : C'est tout à fait de cet ordre là. Mais si on pense à l'histoire de la Genèse, malgré qu'on imagine qu'à partir de là « tous les hommes » est un ensemble fermé, c'est, quand même, « un ensemble ouvert, ce qui saute aux yeux »[3], dit Lacan. Parce que bien que tout engagé dans le signifiant, il ne faut pas oublier l'arbre ! A chaque fois on l'oublie !
C'est-à-dire que cette jouissance dont l'arbre ne dit strictement aucune parole, je veux dire, c'est un forçage de prétendre symboliser dans l'organe toute la jouissance de l'arbre, aussi bien que de dire « toute la jouissance de son corps ». Dans ce cas, le Symbolique viendrait à bout du Réel !
C'est ça qui est intéressant quand on travaille sur les quadrants : d'un certain point de vue ça lui apparaît comme étant toute sa jouissance. Voilà.
V.Hasenbalg : Cette jouissance qui ne rentre pas dans cette logique phallique, c'est une jouissance qui ne rentre pas dans le langage, alors !
A.Sosa-Hébert : C'est-à-dire que si vous voulez... si vous plantez l'arbre, au milieu des quatre fonctions, des mathèmes, vous voyez bien que même la fonction de l'universel se trouve entamé. Entamé parce que pour ce qui est de la jouissance de l'arbre, ça ne réponds pas.
P.C Cathelineau : ... mais il y a un élément, qui est un élément je dirais de pure logique, par rapport à cette jouissance sémiotique. Si Lacan dit que c'est une jouissance sémiotique, il a en vue à mon sens, je dirais la dimension logique de cette jouissance sémiotique. C'est-à-dire que le quantificateur tout, il est la résultante de la jouissance phallique. Contrairement à ce qui s'avance dans la logique formelle, où effectivement la découverte des quantificateurs vient après la découverte des fonctions, là, ce que montre Lacan, et ce qui est un ajout à la pensée même de la fonction, c'est que ce qui permet de penser la fonction, c'est ces quantificateurs, et le quantificateur, c'est précisément le quantificateur universel, c'est précisément quelque chose qui se déduit de la fonction phallique, et non pas l'inverse. C'est-à-dire que c'est parce qu'il y a de la fonction phallique qu'il y a du tout.
Ça veut dire que c'est parce qu'il y a de la fonction phallique dans le champ du langage, qu'il y a de l'universel, et non pas l'inverse. Alors que dans l'ordre de la découverte mathématique, on a d'abord les fonctions et ensuite, la découverte des quantificateurs.
Ce que montre Lacan à mon sens quand il évoque la jouissance sémiotique, c'est ça. Je me permets de faire cette remarque.
A. Sosa-Hébert : C'est tout-à-fait ça, et on peut même évoquer la jouissance, par exemple, de nommer que Lacan écrit n'hommer, dans la mesure où il n'est possible que par la fonction de l'universel. Ce qu'il faut savoir est qu'il est possible de nommer jusqu'à plus soif, et pour cause, mais ceci ne déplace rien, sinon à renvoyer la balle au nécessaire : ce nom devient nécessaire, qui ouvre à la possibilité d'une autre nomination, qui dévient nécessaire à son tour et ça peut durer longtemps... Mais entre un nom nécessaire et la possibilité de nommer autrement, lequel des deux est le vrai, lequel des deux n'homme « mieux » le Réel en question ? C'est comme ça que j'entends ce que Lacan dit, que « le nom du père est un nom à perdre, comme les autres ». Voilà.
Quand il parle de la jouissance sémiotique, c'est pour introduire ceci, que la « dualité du féminin », tient à ce que le féminin c'est ce qui vient inscrire la contingence de la castration, la contingence de la fonction phallique, sans pour autant la nier d'aucune façon : ça dit « et oui... et non », « et l'un, et l'autre », et ceci est la condition qui permet la progression dans la circulation des quadrants, l'accès à une autre fonction qu'est celle de la lettre. En tant qu'elle inscrit quelque chose d'un Réel, ça opère un déplacement et ça repart, mais autrement.
P.C. Cathelineau : Là, tu introduis un terme qui est éminemment difficile : la notion de contingence.
Le problème de la contingence, c'est que c'est un problème difficile parce que, en général, la contingence, dans les premiers textes logiques d'Aristote notamment, et notamment dans « De l'interprétation », elle est confondue avec la possibilité.
Donc on a des définitions, y compris chez Aristote, qui sont des définitions qui confondent les deux, sauf certaines définitions qui arrivent à isoler ce qu'il en est de la contingence.
Alors je vais vous donner une définition qui me paraît la plus sûre pour penser la contingence et qu'on trouve effectivement chez Aristote (p314 de mon livre), chez Aristote je n'ai pas la référence, je te la donnerai: « par le contingent, j'entends ce qui n'est pas nécessaire et qui peut être supposé exister sans qu'il y ait à cela impossibilité »
C'est la définition, je dirais, la plus précise de la contingence qu'on trouve dans le texte aristotélicien.
[Il dessine au tableau] Vous avez une ligne que vous divisez en 3, et vous avez ici le nécessaire, ici le contingent, ici l'impossible, et ici vous avez le possible.
Donc quand vous lisez la définition, vous avez effectivement quelque chose qui n'est pas nécessaire, et qui n'est pas impossible, et le possible, malheureusement il est à mi-chemin entre le nécessaire et le contingent.
C'est-à-dire que si vous tenez compte de cette définition du contingent, on voit bien que c'est quelque chose qui peut se produire, qui est de l'ordre du oui ou du non, qui peut se produire mais qui est à distinguer soigneusement du possible, au sens où précisément le possible -et c'est ça la difficulté du possible- il est « connecté » au nécessaire. C'est-à-dire que c'est nécessaire que P ou nécessaire que Non P. C'est ça le possible.
Alors que le contingent n'est pas cela, il n'est pas connecté au nécessaire. C'est ce que dit Lacan, le terme de connecté, c'est un terme lacanien. Quand je dis ça, je veux simplement dire que, et là on est obligé d'aller un peu plus loin, la notion de contingence, au fond, la difficulté dans laquelle était Aristote, c'est qu'il n'a pas su -et beaucoup de commentateurs l'ont relevé- le distinguer clairement du possible. Et vous le savez, dans l'œuvre de Lacan, la référence qui permet à Lacan d'arriver à la définition du contingent au sens de « ce qui cesse de ne pas s'écrire », ce qui permet d'arriver à cette définition, c'est simplement parce qu'il a travaillé sur les textes extrêmement intéressants qui précisément isolent cette dimension de la contingence, et notamment la définition que je vous ai donnée : il la repère et il l'isole. Et c'est lui qui est à l'origine du schéma que je vous ai donné ici.
V. Hasenbalg : Je vais faire un rapprochement massif au risque de me tromper, mais vous me le direz. Cela veut dire que dans une position masculine, c'est de l'ordre du possible, mais il est connecté avec le nécessaire. Tandis qu'une position féminine, elle est contingente et ce n'est pas nécessaire que ça soit connecté au nécessaire.
P.C. Cathelineau : Absolument, c'est ce que démontre la clinique d'ailleurs ! Je veux dire que rien n'oblige une femme à s'arrimer à la loi d'un homme, et en général, ce n'est pas si simple donc effectivement elle n'est pas « connectée » au nécessaire, en rien, en rien à priori ;
V. Hasenbalg : Mais en même temps, elle, en tant que telle, elle n'est pas nécessaire ou est-ce que c'est... Est-ce qu'un homme peut se passer de la contingence ?
P.C. Cathelineau : Non, il ne peut pas se passer de la contingence. Ce sont des dimensions qui jouent dialectiquement les unes par rapport aux autres. Ce ne sont pas des dimensions qui sont isolables.
C'est pour ça que dire qu'une femme n'est pas nécessaire, c'est aussi abusif, parce que évidemment comme le disait Ana tout à l'heure, elle est dans le « et oui et non », donc elle a un pied dans la nécessité.
A. Sosa-Hébert : Lacan dit qu'il n'est « pas impossible » qu'elle connaisse la fonction, qu'elle connaisse cette jouissance sémiotique, et pourtant il est évident qu'elle n'est pas castrée dans le sens où elle ne porte pas l'organe, elle n'est pas castrable.
Ceci est le mode d'accès que L'homme a d'une femme, à savoir, se demander si elle est castrée, en tant qu'elle participe du dire : « mais comment se fait-il, puisqu'elle n'a pas l'organe ? Mais alors ! » C'est par cette question là, dans ce « mais alors », que la fonction lui apparaît comme contingente, que lui apparaît le fait que on puisse dire sans pour autant être « connecté » complètement au nécessaire, mais plutôt à l'impossible, et pour le coup, c'est son seul moyen à lui d'accéder à ce Réel, à cet impossible. Voilà.
J.Cacho : C'est le mal (mâle) entendu !
A.Sosa-Hébert : Alors, pour l'identité sexuée évidemment, oublions ! Il n'y a pas d'identité sexuée parce que ces quatre quadrants qui figurent « l'expérience parlante complète » montrent une coupure entre existence et sexe, et une faille, une division entre les partenaires dits sexués qui pousse à parcourir tous ces « modes d'identification » que constituent les mathèmes, avec les impasses logiques que cela comporte, dans le meilleur des cas.
Lacan raconte dans « Les Non dupes » qu'en discutant avec un copain il lui a dit que finalement l'identification sexuée ne se fait, d'abord que d'un seul côté et le copain en question était ravi, vous imaginez, « il jubilait, le pauvre... ! » Il a été un petit peu déçu par la suite parce que ce qu'il a été amené à lui dire c'est qu'il n y a qu'une femme qui peut faire cette identification, parce qu'elle imagine... il n'y a qu'elle pour imaginer que « au moins Un homme » existe ! Du fait de sa position, elle garde un peu d'air vis à vis du symbolique, et donc, du semblant, lui permettant d'imaginer : elle pense, elle pense, elle pense...donc, « je suis », ce en quoi elle se trompe, dit Lacan.
Cette jouissance privilégiée est traitée en tant que « une » et « toute » : c'est un supposé nécessaire, seulement pour que du possible apparaisse.
V. Hasenbalg : Comme étant féminin, comme étant propre du féminin ? « je suis », mon bonhomme ?
A.Sosa-Hébert : Oui, oui, tout à fait. A force de l'imaginer, elle peut aussi le devenir...dans ce qu'elle imagine de ce qui serait « au moins un homme », bien sûr !
Jean Brini : J'ai participé juste le week-end dernier à un colloque sur le refoulement où ces questions étaient abordées et où y avait quand même la question de la jouissance sexuelle et du fait que le langage se [s'immerge ?] dans un corps, il vient s'arrimer. Et la question qui m'est venue, comme ça en écoutant, c'est, mais à aucun moment vous ne parlez du bord auquel vient s'arrimer le langage dans le corps, c'est-à-dire de la pulsion, de l'articulation de cette logique avec la pulsion. Ce n'est pas une question, disons que j'attends la suite, pour essayer de préciser la nature de cet arrimage...
A. Sosa-Hébert : Mais c'est pour ça qu'on parle de jouissance depuis le début et à commencer par l'interrogation à propos de la jouissance de l'arbre !
Intervenant dans la salle : Il ne s'arrime pas au corps, il s'arrime à une substance jouissante, et à partir de l'arrimage, de l'accrochage, à partir de... C'est là qu'il peut y avoir ou pas du corps. Les gens qui travaillent avec des autistes le savent bien, que le corps, il n'est pas donné comme ça. Il y a le langage, il y a une substance jouissante et à partir de là, à partir du découpage [inaudible] pulsionnel, ça fait corps, y a du corps ou y a pas du corps.
A. Sosa-Hébert : C'est ce qui lui fait dire, à Lacan, dans « RSI », que « le sexe, c'est un dire », c'est de l'ordre du dire, mais en référence à une jouissance bien réelle, qu'on a métaphorisé dans un organe, lequel ne dit rien sur sa jouissance. Il va distinguer, alors, la jouissance sémiotique de la jouissance sexuée.
Dans la jouissance sémiotique, dont on peut dire qu'elle est « partageable » puisque on jouit des sèmes du fait de dire, évidemment la question de la différence sexuée est récusée. Elle est donc partageable mais pas symétrique car bien qu'une certaine co-vibration est possible, le malentendu est toujours de mise. Dans la jouissance sexuée, il y a dissymétrie d'emblée parce que les objets concernés, pour l'un et pour l'autre partenaire sexué, ne sont pas les mêmes à partir de l'avoir ou ne pas l'avoir, mais réellement. L'avoir ou ne pas l'avoir, ça compte.
En tant que êtres de parole y a pas moyen de subjectiver le sexe : on a la parlotte d'un côté et la jouissance sexuée de l'autre. Pas moyen de subjectiver le sexe. C'est ce qui fait qu'il n'y a pas « d'être homme », ni « d'être femme », sauf au titre de leur existence de signifiants, à savoir, dans le pur semblant.
Jean Périn : Il y avait une petite façon de t'exprimer que j'ai retenue : « qu'elle a un droit de jouissance »
A.Sosa-Hébert : Moi j'ai dit ça ? Sûrement pas !!
Jean Périn : ... ça m'évoque des discussions avec Marcel Czermak qui, justement par rapport à certaines revendications de femmes, se mettait un peu en colère, il disait : mais enfin quels droits ont-elles à revendiquer ?
Et c'est l'expression « droit de jouissance ». Quand même, après la superstructure juridique [inaudible] qui est basée sur la jouissance, toute cette superstructure des droits publics...
A.Sosa-Hébert : Ce que Lacan énonce, justement, c'est que si un homme se dit : « je suis tout dans la castration donc, je jouis des sèmes », il voit bien qu'une femme, ça a l'air de jouir de la parlotte aussi. Et il peut en venir à se dire, par exemple, « ben alors, elle est toute castrée comme moi », ce en quoi il se trompe ; ou alors: « mais non, si ce qui jouit de la parlotte, il est nécessaire qu'il soit tout castré, et ben, elle n'est pas castrable, donc, pas d'accès à cette jouissance », ce en quoi il se trompe aussi : ce n'est que l'effet de la non prise en compte de la contingence qui conduit à l'impossible.
P.C. Cathelineau : Moi j'ai, quand même, une objection. On assiste aujourd'hui dans un certain nombre d'ouvrages, et ça avait été très bien rappelé par Jean-Jacques Tyszler lors des journées, à une mise en place qui consiste à, je dirais, à souligner la prévalence en fait d'un certain réel autour du pas-tout, par rapport précisément à la fonction du tout et de la castration. Je veux dire que l'une des pentes, grâce à la logique que nous propose Lacan, c'est, je dirais, de décliner la dimension du pas-tout dans le champ du signifiant, et d'en faire en quelque sorte ce qui prévaut dans l'approche logique.
C'est-à-dire l'un des effets de cette problématique, c'est, me semble-t-il -c'est un peu dans ce sens qu'allait Jean-Jacques Tyszler- c'est d'éluder ce qu'il en est de la fonction de la castration et de sa dimension structurale dans le champ du signifiant.
Je dis ça parce qu'on est justifié à penser à partir des « Non dupes errent » que la logique de la binarité peut faire difficulté. Mais il faut rappeler, en même temps, qu'on questionne la logique de la binarité, la dimension structurale de l'universel, du tout et de la castration dans son rapport avec le pas-tout, et sans privilégier -parce que ça aussi c'est un des travers de notre manière d'aborder les choses- sans privilégier l'un des pôles par rapport à l'autre.
Non mais, j'amène ce point parce que c'est vrai que quand on lit les ouvrages qui ont été publiés, je pense au livre de Soler, etc.... enfin, bon.
A. Sosa-Hébert : Oui, je vois, qui s'invente un désir féminin, je crois....
Mais ce que j'essaie de présenter, ce n'est pas ça du tout ! Il n'y a pas de structure bi-pôlaire !
P.C Cathelineau : C'est-à-dire que la question de la binarité, il faut être, comment dire, délicat avec cette question, avec cette critique, et maintenir néanmoins les dimensions structurales à l'œuvre dans cette...
V. Hasenbalg : Cela veut dire donc, que la binarité est nécessaire.
A. Sosa-Hébert : Mais c'est évident ! C'est évident que c'est une fonction qui n'est pas à négliger. La binarité, vous savez à quoi ça sert ? Ca sert à trancher, et Lacan dit : vous savez, il faut bien s'arrêter quelque part et le plus tôt qu'on peut ! Il n'y a qu'à demander aux psychotiques, voire, certaines hystériques ! Il y a une citation qui peut nous éclairer : « Il ne s'agit pas de produire ici le désordre du « monde », il s'agit d'y lire le pas-tout »
La question est de savoir que l'appui pris dans un énoncé nécessaire, mais supposé, n'est pas éternel en tant qu'il se conjugue à l'énonciation. Ce que j'essaie de dire c'est comment opère la circulation des différents modes logiques, de prendre en compte l'impossible : ça serait absurde de privilégier un mode par rapport à un autre ! Alors ça, tu vois, c'est ce qui montre bien que nous pouvons toujours glisser dans le binaire : le « pas tout » serait ce qui est bien, et le « tout » serait mal, caca, voilà notre fonctionnement ordinaire !
Il n'y a pas à se débarrasser de la binarité, comme si c'était possible... je me demande même si c'est possible !
Intervention dans la salle : ... ben, si quand même !
A.Sosa-Hébert : Mais, là, on est dans la psychose, alors...
V.Hasenbalg : Ana, alors tout ceci comporte un paradoxe : la binarité est nécessaire, pour fonder le tout, pour ouvrir vers le pas tout.
A.Sosa-Hébert : Ce n'est pas vraiment un paradoxe : il faut bien poser un départ à chaque tour. Alors peut être que je vais quand même vous faire le petit circuit, sans mettre les mathèmes [voir schéma p. 10]
On va partir de « l'arbre » pour se faire une idée, on va mettre l'(a)rbre, en tant qu'il fait trou, cet arbre dont ne sort aucune parole, « est-ce que ça jouit ? » Rien ! Ce n'est même pas un silence, puisque le silence se rapporte au dire, vous voyez...
P.C Cathelineau: L'expression est employée par Lacan, « le phallus d'où ne sort aucune parole. »
A.Sosa-Hébert : Oui, c'est le phallus dans sa dimension réelle. Lacan dit qu'il est la jouissance féminine[4].
Du fait de la division entre l'énoncé et l'énonciation, on part de l'indécidable, à savoir, de l'impossibilité de trancher à propos de l'existence, aussi bien que du sexe. Autrement dit, on part de ce qu'il n'y à pas de rapport sexuel : « ça, ça se voit ! », dit Lacan. Partant de l'indécidable, rien n'est pensable, si on ne pose pas qu'il existe « au moins un » comme nécessaire -vous savez quand il dit « on pense avec le Un »... mais c'est ça ! On pense avec le « Un » inscrit de cette jouissance privilégiée. Donc, rien n'est pensable sans poser qu'il est nécessaire qu'il existe « au moins un », quelqu'un, dans le dire que non.
Ceci est en soi une première métaphore, car n'oublions pas que l'arbre n'a toujours rien dit, donc le « dire que non », ce n'est plus l'arbre : ce n'est qu'un dire supposé à l'arbre, en tant que nécessité logique, c'est l'exception qui fonde un tous comme possible, le oui que suppose un non qui le précèderait.
Et à partir de là, c'est évident, dit Lacan, qu'ils rentrent en contradiction, mode logique qui pousse à trancher : ou bien c'est oui, ou bien c'est non. Bien entendu, l'affaire s'arrête là le plus souvent, moyennant quoi ça laisse penser, imaginer que le possible ne s'obtient qu'en partant du nécessaire : on voit bien qu'ils sont « connectés »
Mais il se peut... il se peut que dans ces tours et détours, le dire dans la contingence amène un bémol au nécessaire, l'entame, en quelque sorte. Par exemple : est-ce qu'une femme est castrée ? Oui ou Non ? Et qu'est ce que ça répond, de l'autre coté de la faille ? Eh bien ça répond que... « et oui, et non » Entre le « ou-ou » de la contradiction et le « et-et » de la contingence, qui c'est qui tranche, hein ? Ben... c'est la faille ! La faille entre le tout et le pas-tout car le pas-tout ne se rapporte pas au tout. Et la faille amène à quoi ? Au fait qu'il y a de l'impossible. Cet impossible, de le dire, se dit « ni oui, ni non »
Moyennant quoi, il ouvre à un nombre limité de possibles au choix (c'est très important), mais autrement, puisque de passer par la faille, le possible apparaît comme pas-tout : pas tout est possible parce qu'il y a de l'impossible. Alors que, si on ouvre le possible seulement à partir du nécessaire, nous sommes dans le leurre que « tout est possible » : il suffit de n'hommer un concept, par exemple, et le tour et joué. Et puis cela admet que je le nomme comme ceci, toi comme cela, chacun comme il « l'entend », tout est possible, vous voyez. Alors que l'écrit ça vous met une limite aux « entend-tions », aux « sens-ti-ments », bref, à la « j'ouï-sens ».
Ces fonctions, là, s'inscrivent du fait même du dire. Autant le masculin inscrit le possible, autant le féminin inscrit le contingent[5] dans le Symbolique. Si ce que nous appelons « femme » était toute Autre, La femme existerait et il y aurait rapport. C'est tout. Lacan dit que ce rapport est déjà écrit par le discours du christianisme, le discours du maître up to date : la mère vierge avec une multitude de seins, la petite fille modèle-modèle, muette, en l'occasion ! C'est le roi et la reine faits pour s'entendre. Et ça peut marcher, sauf pour ceux qui n'ont pas pu s'en contenter, bien entendu, ceux pour qui une psychanalyse est nécessaire, dit Lacan.
V.Hasenbalg : C'est le fantasme.
A.Sosa-Hébert : Voilà, ça fait un rapport de signifiants.
Vous pouvez remarquer qu'à faire d'une femme la figure de l'Autre[6] comme « tout », alors, soit c'est l'arbre qui ne dit rien, et à ce moment là, c'est même pas l'Autre, c'est l'étranger ; soit, en tant qu'elle participe d'un dire, dit seulement « ni oui, ni non », et c'est la figure de la « mère vierge », c'est-à-dire celle qui n'est pas entamée par le sexe : autrement elle dirait aussi « et oui... et non ». Parce que n'oubliez pas qu'en bas, c'est le niveau du sexué où se joue l'avoir, et en haut, l'existence où se joue l'affaire de l'être... vous voyez comment on est écartelé dans les deux axes (sans compter le trou !)
Si on revient à la question de l'arbre... par exemple, je veux dire que si un homme suppose une femme comme n'étant nullement concernée par le symbolique, vous rendez vous compte qu'elle vient à la place de l'arbre, dont l'homme ne serait qu'une branche ?! Le fiston et sa maman ! Vous avez l'arbre dans cette position de la mère vierge et l'homme en tant que tout possible viendrait à n'être qu'une branche. Et qui lui a donné, disons, la santé, pour le coup ? Ben, c'est la mère !
Là où Lacan s'écarte de la logique mathématique pure c'est de l'articuler à la grammaire. La prise en compte de deux types de négations, rappellent la différence entre la division par l'axe vertical, et la coupure de l'axe horizontal (à gauche) dont on a parlé.
Ainsi :
Si vous regardez l'écriture mathématique des formules du tableau, vous allez remarquer que les barres sur les quanteurs sont congruentes, si je puis dire, aux deux types de négations des formules grammaticales. Evidement, « cesser », n'est pas un verbe choisi au hasard non plus. Lacan dit que la structure c'est une véritable passoire !
La formule qu'il n'y a pas de rapport sexuel inscriptible mathématiquement ni dicible, en tant que tel, se correspond à « l'inaccessibilité du 2 », car dans la jouissance sémiotique il n'y a pas deux sujets qui font « un », il n'y a pas d'intersubjectivité sinon intersignifiance : pas moyen de se conjoindre par le dire ; et si on va chercher du côté de la jouissance sexué, eh bien, là, on trouve une dissymétrie, parce que ce qui intéresse la jouissance chez le partenaire de l'autre sexe ce n'est pas le même le objet, du fait de l'avoir Réel : pas de conjonction possible, encore...
Bon ! En tous les cas, cette affaire, là, de la binarité que tu évoquais, Pierre Christophe, c'est effectivement toute la question du semblant, et ceci aboutit à la logique du fantasme. Mais justement, Lacan ne s'arrête pas là[7] : sa tentative est de nouer, accrocher le semblant avec l'avoir Réel.
Jacques Hébert : Sauf dans la paranoïa, où le signifiant représente tout le sujet pour un autre signifiant.
A.Sosa-Hébert : Voilà. Vous voyez comment à chaque fois... il attrape la question de l'existence... et hop ! « l'entame » ; le sexe... et hop ! « l'entame » [rires]. Et effectivement tout ça produit, dans le meilleur des cas, une circulation avec des impasses... à l'infini.
H.Cesbron Lavau : Je trouve très intéressant cette mise en... ça m'a bien aidé à comprendre cette existence, le « et oui, et non »... L'obsessionnel il est très bien dans le « ni oui, ni non »
A.Sosa-Hébert : Oui, tout à fait et c'est pour ça qu'on dit qu'il se « féminise » : venir dans le quadrant de la mère vierge, c'est ce qui « imite » le mieux l'impossible dans la dimension du dire. Justement, quand quelqu'un vous répond sur ce mode, vous allez lui reprocher de n'avoir rien dit ! S'il ne peut pas trancher c'est qu'il ne s'appuie que sur la pensée, mais sans prendre en compte son entame par une énonciation, pouvant ainsi établir une liste infinie des pensées, d'arguments, des raisons supposées autant sous le « oui » que sous le « non » et tout aussi valables les uns que les autres, d'ailleurs.
P.C Cathelineau : Tu as... au moment du « Savoir du psychanalyste », Lacan n'avait pas encore formulé les motions des modalités telles qu'il les formule dans les « Non dupes errent ». Néanmoins, tu les as introduites, et je pense que c'est assez intéressant parce que ça éclaire aussi le tableau : dans les « Non dupes errent » les formules qui sont introduites, c'est ce que tu as évoqué : Ne cesse pas de s'écrire, ne cesse pas de ne pas s'écrire...
A.Sosa-Hébert : Ah ! Ben, alors... j'ai mélangé !
P.C Cathelineau : Donc, non... mais simplement, justement, ce qui est intéressant, c'est que si on réfléchit par exemple à la catégorie de la contingence, telle qu'elle est définie dans les « Non dupes errent », c'est ce qui « cesse de ne pas s'écrire » où il l'écrit de deux manières différentes, soit ce qui cesse de ne pas s'écrire, d'un seul tenant, soit ce qui cesse, virgule de ne pas s'écrire.
Ce qui est intéressant, si on pense cette catégorie de la contingence définie de cette manière, c'est qu'on voit bien comment, du fait d'un dire, une femme peut venir s'inscrire donc « et oui » du côté de la castration, ou pas. C'est-à-dire venir effectivement inscrire quelque chose de la nécessité pour elle, ou pas, dans un acte qui est un acte, je dirais, qui vient du Réel lui-même, à partir du Réel.
H.Cesbron Lavau : Au titre du Réel.
A.Sosa-Hébert : Voilà : c'est à partir de la privation, à partir de « l'arbre » - et c'est la conclusion, je vous promets [rires]... c'est qu'une femme, c'est à partir du Réel qu'elle peut avoir accès à la castration, dit Lacan[8].
Du côté masculin, pour rajouter un truc, s'il parle de la castration réalisée, réelle, c'est qu'il faut qu'il vienne crocheter que s'il est castré, c'est parce que il y a de la privation. Dans ce sens, le possible, le tout possible en vient au pas tout possible, puisque l'impossible a été pris en compte.
H.Cesbron Lavau : C'est peut être ce qu'il faut développer par ce que Lacan appelle la traversée du fantasme. C'est-à-dire de la possibilité d'aller crocheter précisément au-delà du fantasme, c'est-à-dire, de la castration au sens propre, ce qu'il en est d'une castration au sens du réel ; c'est-à-dire que cette castration du fantasme a été mise en place par ce réel.
A.Sosa-Hébert : Je crois que c'est bien cela dont il s'agit dans le « complexe » de castration, de réaliser la castration symbolique.
Donc il y a effectivement trois mouvements, là où Freud s'arrête et Lacan dit : il en faut six, mouvements. Et circulez, hein ! Tout le monde ! Les l
Un Inconscient proprePar Véronique Bellangé
Un inconscient propre
Un inconscient propre...c'est l'idée qui m'est venue en entendant l'argument de ces journées : « Quelle place pour l'inconscient de l'enfant dans le monde actuel ? » Pouvons-nous penser que ce que l' on souhaiterait peut-être actuellement pour les enfants, c'est qu'ils aient un inconscient propre...Non pas tant singulier ou personnel, propre à soi sinon plutôt propre en soi, net, sans trace de souillure.
Il est certain en tout cas que les efforts dans ce sens sont nombreux, l'enfant étant l'objet d'un traitement exceptionnelvisant à le protéger toujours plus. Des groupes de conseil, d'écoute et d'aide aux parents se multiplient, des livres de guidance sur la parentalité... avec ce souci bienveillant de la prévention, voir même cette envie de les guérir, pourquoi pas, avant qu'ils ne soient malades, en pensant à l'avance pour eux ce qui pourrait leur faire difficulté. Que les enfants ne soient pas ou plus infectés... Au risque alors de devenir infectes !,ou pas affectés tout simplement.
À cet effet et au regard de la généralisation de la pratique d'écoute dans notre société, il m'a semblé intéressant de venir interroger ce que la clinique avec les enfants et les adolescents peut nous enseigner sur le peu ou pas de crédit porté à la subjectivité de l'enfant lorsqu'il se trouve confronté à un événement supposé à valeur traumatique.
Ne leur fait-on plus confiance pour vivre, supporter, digérer ce qui du Réel leur arrive, ou s'agit-il là plutôt d'une tentative d'opérer sur les représentations et le refoulement et pour quelles raisons alors ? Quelle confusion pouvons-nous repérer dans ce cas dans l'usage du concept de traumatisme ? Nous y reviendrons.
Commençons par vérifier la pertinence de la clinique à partir de deux éclairages :
La première situation fait suite au décès brutal d'une petite fille, camarade de classe de 7 ans. Ici nous sommes en temps réel, comme dans certaines de nos séries TV, entre 8h30 et 16h30 de la même journée dont voici le déroulement :
L'école accueille avec émotion le décès par rupture d'anévrisme d'une fillette, décès annoncé par le père lui-même au directeur de l'école qui dans un mouvement spontané le dit aussitôt à l'institutrice en charge de la classe, qui elle aussi bouleversée le livre aux enfants. Il est 8h50 environ. Décision est prise dans la matinée même de convoquer l'assistance d'une psychologue scolaire afin de pouvoir permettre aux enfants de s'exprimer. Cette rencontre a lieu dès 13h30, sans délai d'information de fait avec les parents des élèves...Étant supposé que ce dispositif permettrait aux parents de récupérer leurs enfants soulagés déjà de ce traumatisme à 16h30.
Alors dans « l'après-coup » de cette journée, que s'est-il passé ?
« Y'a une dame qui est venue parce que C est morte, elle m'a dit que c'était normal si je pleurais ce soir...Je ne comprends pas, je n'ai pas envie de pleurer...Je n'arrive pas à y penser, je la connaissais mais c'n'était pas vraiment ma copine, alors c'est quand qu'elle va me manquer ? »
« Normalement je vais faire un cauchemar ce soir, j'n'ai pas envie de dormir du coup, je n'ai pas très bien compris, mais je vais être triste demain aussi »
« J'n'ai pas envie que tu meures maman, avec la dame, on a parlé de la mort, si on connaissait des personnes mortes, je me demande comment on connaît des morts s'ils sont morts ? »
Autant de propos recueillis, tous différents d'ailleurs, qui rendent assurément compte de la réussite et du bien fondé d'une telle initiative.
Ainsi devient-il en tout cas traumatisant ou du moins inquiétant de se coucher ordinairement sans éprouver ce qu'il convient : « je dois pleurer ...Qu'est-ce donc qui pourrait me faire pleurer... ? »
À événement supposé traumatique : réponse générique et traumatique ; deuil mode d'emploi ! Culpabilité assurée en prime !
Nous sommes là dans des suggestions de modalités de vivre un traumatisme sans aucune prise en compte d'ailleurs d'un travail d'élaboration psychique, propre à chacun, aucun crédit ne leur est fait, et en présupposant que cet événement prendra une valeur traumatique commune à tous. Impossible d'y échapper ! Pas de possibilité ici d'ignorer les faits devant tant d'insistance à prévoir l'effet de l'événement. On les oblige à accuser réception par le mode même d'irruption de la réponse, ignorant ici l'ignorance possible justement dans laquelle un sujet peut se tenir face à ce qui lui arrive. C'est la dimension collective et non plus individuelle qui est privilégiée et la prévention vire alors volontiers à la prédiction. L'affaire pourrait-elle donc se régler ainsi ?
Autre morceau de clinique événementielle :
Ici c'est la cellule de crise du Groupe Hospitalier qui intervient à l'occasion d'un accident de car, car de ramassage en campagne pour des collégiens qui s'est renversé. Fort heureusement que des blessés, bien sûr tous plus ou moins retournés par cet accident.
Obligation est faite aux psys du service adolescent de se rendre aussitôt dans la salle des fêtes du petit village à proximité de l'accident, rejoindre les autres corps soignants, pompiers, SAMU, infirmiers, le tout orchestré par la gendarmerie locale.
L'objectif est que les adolescents puissent être écoutés et entendus, voire même qu'on les incite à s'exprimer dès maintenant.
Il se trouve qu'à notre époque les téléphones portables résistent très bien aux chocs et que du côté communication, ces jeunes avaient-ils à peine pu se dégager du car qu'ils étaient déjà en train de parler, prévenant les uns les autres de ce qui venait de leur arriver, chacun avec leurs mots, leur version, leurs émotions, entraînant une source d'inquiétude immédiate pour leurs proches...Partage immédiat là, le traumatisme semble se déplacer très rapidement.
Quant à ces fameux entretiens « spontanément obligatoires et anonymes», ils ont eu au moins cet intérêt de valider la théorie ! À savoir qu'il n'y a pas de traumatisme sans subjectivité à l'œuvre, chacun faisant de cet événement une historisation non sans rapport avec sa position subjective.
Ainsi une jeune fille se sentait-elle responsable de ne pas s'être assis à sa place habituelle pour cause de fâcherie avec son amie, ce qui lui a valu moins de blessures que cette copine. Un autre se sentait responsable du tracas causé à son père qui devait passer un entretien d'embauche le jour même et qui risquait de ne pas réussir à cause de lui; un autre de se reprocher quelques moqueries au fond du car vis-à-vis du chauffeur la veille. Et pour finir, en voici un à qui ça rappelait un autre événement...
Nul doute ici que chacun y mettait du sien...montrant ainsi quelque différence. Ce à quoi nous étions censé leur avoir répondu : « mais vous n'y êtes pour rien ! », étant supposé que cette assertion vienne miraculeusement annuler toute prise par le sujet ou annuler l'événement lui-même.
Assurément si ladite intervention fonctionnait correctement, s'il restait trace d'un traumatisme c'est que le travail aurait été mal fait ! Non pas le travail psychique mais le travail de nettoyage par l'entreprise mandatée...Entreprise de nettoyage psychique...Auprès de laquelle on pourrait légitimement venir se plaindre si séquelles il y a.
« De beaux lendemains » ainsi programmés... Référence ici au roman de Russel Banks adapté au cinéma par Atom Egoyan et particulièrement à cette jeune Nicole, survivante paralysée dont tout le monde considère le fait qu'elle ne se souvienne pas de l'accident comme une chance...Sauf elle dans la mesure où par ailleurs on se sert d'elle comme victime exemplaire dans le procès engagé pour dédommagements. « C'était un accident, voilà tout. Ca arrive un accident »dira-t-elle.
Le choix de ces 2 situations cliniques n'est pas tant une dénonciation des modes sous lesquelles on s'occupe de nos fameux traumatismes, ceci étant connu et déjà analysé, mais bien plus d'y repérer, d'en souligner la valeur clinique apportée justement par ces enfants à la réponse qui leur est ainsi proposée, à savoir que ça ne marche pas ! Et heureusement ! La subjectivité de l'enfant réside au lieu même où il nous déborde, et manifestement elle résiste à être « avalée » dans cette machine comportementaliste. C'est assurément cela qui doit continuer d'attirer notre attention toujours. Pourquoi résistent-ils à cette offre ?
Cependant il est certain que ces nouveaux modes de fonctionnement ne sont pas sans incidences, notamment sur la place accordée à leur inconscient, à la lecture de leurs symptômes par la suite et aux moyens d'expression conséquemment de leur subjectivité.
Un des paradoxes dans ces interventions me semble le suivant : c'est que si toutes ces tentatives sont ainsi mises en place, c'est sûrement parce que l'on continue de leur supposer un inconscient tout en opérant un déni sur ce qu'il en est du fonctionnement même de l'inconscient.
Autrement dit, supposition d'un inconscient qui ne serait pas radicalement inaccessible mais malléable si on opérait avant tout passage « de l'autre côté »en éradiquant les effets du traumatisme à la racine par la mise en place immédiate de supports visant à la libération de la fameuse parole, au soulagement de tous les maux par le délestage de tous les mots. La parole n'est pas ici récusée, elle est même sollicitée au contraire dans sa valeur informative, dans la dimension de son énoncé uniquement. Aucune prise en compte du sujet de l'énonciation. La parole vient dans une fonction de vidage et n'a aucune valeur d'ouverture signifiante. Faire place ainsi à la parole au détriment du discours, avec un tournage en rond d'un discours préfabriqué en réponse, disque-ourcourant, discours de l'imaginaire. Une grande violence leur est ainsi faite puisque la différence ne sera pas prise en compte, il n'y a là aucun espace pour la mise en jeu de la subjectivité. Ainsi se proposent ces cellules de crise pour chaque événement extra-ordinaire dans une organisation sociale soucieuse du confort des enfants, de la tranquillité de leurs émotions...Ce confort passant par un principe de précaution, par la volonté de prévenir toute contrariété.
C'est là les penser dans le même mouvement, particulièrement faible et en même temps potentiellement dangereux si leurs affects ne sont pas contenus, triés, lavés, rangés. Ne pas perdre de temps pour ne rien perdre dans les dessous. On retrouve toujours ce souci actuel de transparence et d'efficacité.
Il faut donc certainement croire qu'on leur suppose à l'occasion un inconscient mais un inconscient qui ne procurerait pas l'assise d'une subjectivité, un inconscient qui ressemblerait à nouveau peut-être à l'idée que l'on s'en faisait avant Freud, un non-conscient dangereux et inquiétant dans ce qu'il recèlerait d'inconnu. Sac à malice susceptible d'explosions incontrôlées...Un inconscient qu'il faudrait ne pas remplir ou remplir correctement ! Plus de traces là des formations de l'inconscient et du refoulement corrélatif.
Nous aurions donc un « non-conscient » d'une part, une subjectivité de l'autre, réduite à un Moi plutôt, et l'objectif serait d'organiser pour eux la gestion de leurs événements afin de les recycler dans un usage dynamique. Ne pas s'encombrer de déchets, de restes qui pourraient faire chemin ou trace en s'allégeant le plus possible de ces mauvaises rencontres, autrement dit réduire le traumatisme avant même qu'il ne chemine par des voies douteuses ou qu'il n'y ait fixation. Aussi sympathique que puisse sembler être cette idée, l'expérience n'a pas l'air si probant !
Ces cellules de crise interviennent donc au cœur de l'événement afin d'en cerner d'emblée les contours, les possibles réactions attendues dans une visée de venir boucher toute ouverture possible. C'est là le défi à relever en postulant qu'un événement à priori supposé traumatogène le sera moins ou pas grâce aux conseils donnés de digestion. Dit- gestion. La gestion du traumatisme passe par le fait de ne pas être surpris de ses réactions, de les reconnaître comme normales en cette circonstance et donc se trouver à l'abri d'une fixation. Quelle économie !
La logique semble belle, mais elle paraît pour le moins incomplète.
Événement supposé à valeur traumatique...Pour tous, donc ? Serions-nous enfin tous pareils ? Peut-on d'ailleurs supposer qu'un événement soit à priori traumatique ? Conceptuellement, cela ne semble pas rigoureux. Comme si de plus un traumatisme isolé avait valeur à lui seul et pour tous ! Peut-être doit-on rappeler qu'un événement, quel qu'il soit, n'aura justement de valeur traumatique qu'en fonction du rapport d'un sujet précis à cet événement et non inversement. Il n'y a là nulle prise en compte de la rectification par exemple de la portée du traumatisme liée à son intégration « dans le grand complexe des associations » pour reprendre Freud.
Ou doit-on penser que le postulat actuel se fonde déjà sur le principe qu'ils ne refouleraient pas et seraient donc de fait inévitablement traumatisés ? Alors aptes ou inaptes au refoulement ?
Mais alors qu'est-ce donc qui rend inassimilable pour un sujet un événement ? Qu'est ce qui fait qu'il ne pourrait se l'approprier ? Qu'est-ce qui justement dans un traumatisme rend le refoulement inopérant? Quelle place pour l'après-coup du coup ?
Enfin quelle serait donc la force de cette « potion magique » distribuée à tous ces jeunes traumatisés, leur permettant d'assimiler aisément l'affaire sinon le retour à la suggestibilité ? Suggérons-leur fortement que ça ne fasse pas trace.
De ces 2 exemples, nous pouvons tirer quelques remarques :
Tout d'abord ce sont des interventions sans demande ; il s'agit d'un droit de se soulager en parlant, en discutant, d'un devoir même ou d'une obligation. Réduction de la demande à un besoin pris comme nécessaire. Or si le sujet est un être de parole, son désir se manifeste par le biais de la demande adressée à l'autre. La subjectivité se met en place dans le rapport à l'Autre dans cette adresse à l'autre comme demande à l'Autre (cf. J. Lacan dans L'objet de la psychanalyse). Or ici le temps d'adresse de la demande est annulé.
Autre point qui souligne le paradoxe précédemment relevé, différemment posé : s'il y a un tel besoin de les déresponsabiliser, c'est qu'on les suppose responsables ou du moins en mesure de s'en sentir. Et pourtant dans le même mouvement, la société s'empare et s'attribue la responsabilité de plus en plus de ses sujets à leurs dépens. Alors responsables ou non ?
Il y a aussi dans le traitement de ces affaires une banalisation de ce qui vient d'arriver avec ce type de réponse donné qui vient s'opposer avec la dimension extra-ordinaire justement de l'événement. Ordinaire ou extraordinaire alors ?Et pourtant, on sait la place accordée à l'histoire dans la structure, cette précieuse singularité qui nous rend unique grâce à tous ses moments de souffrance dont on peut se prévaloir à l'occasion (cf. C. Melman « refoulement et déterminisme des névroses »). Moments qui vont introduire une temporalité qui rassure dans la mesure où elle feint de donner des repères sur ce qui serait la cause : apprivoisement de la fonction de la cause par de l'accidentel Apprivoisement et approvisionnement aussi par la même occasion. Nous savons par exemple la place accordée au fameux traumatisme oublié, mais qui a dû être si conséquent : « j'ai dû subir quelque chose...je ne sais pas mais... »Certitude de la cause avec la question du traumatisme et ignorance en même temps : conditions indispensables de l'ouverture au transfert et du crédit fait à l'autre vis-à-vis de cette incomplétude.
Or ici on se propose, là encore curieusement, de rendre compte de l'impossible par de l'accidentel (on en tient compte puisqu'il faut s'en occuper aussitôt) sans que cela prenne valeur traumatique pour autant puisque ceci s'effectue tout en soulageant la position de sujet au profit d'un être de victime : donc victime de quelque chose dont on annule la dimension en plus !. Ainsi privés de leur traumatisme avec annulation de la dimension subjective, nous sommes au cœur de la fabrication de victimes ! Ici rien à garder, aucune petite provision mise de côté n'est souhaitée pour cette hygiénisation de l'inconscient.
Il s'agit donc ici de priver l'enfant de traumatisme, de prévenir le traumatisme en l'en privant, autrement dit d'éviter une béance, un trou ou en tout cas de le rendre uniquement accidentel et non au cœur de la structure. Épuiser le réel par le sens pour que ça ne fasse pas trou dans cette tentative ou tentation d'éradiquer les effets du traumatisme à la racine...Comme si la racine était là d'ailleurs et comme si le sens pouvait recouvrir le réel. Pas d'inscription de l'effraction du Réel serait alors chose possible.
Mais de quel traumatisme voulons nous les priver et à quel prix ? Ce qui est ainsi désigné comme traumatisme n'est pas ce qui pour nous l'est.
. Il est juste pourtant de penser que le sujet subit un traumatisme, un traumatisme constitutif de l'existence même du sujet en tant qu'être parlant avec la mise en place d'un impossible. Ce qui fait trauma, c'est le signifiant. Il fait trou. C'est ça la vérité de la structure, et pourtant dans la structure, il n'y a pas de sens. (cf. : C. Melman : Refoulement et déterminisme des névroses) Mais pour qu'il y ait trauma, nous dit-il, il faut qu'il y ait historisation aussi. Comment évacuer la question du déterminisme des névroses, c'est-à-dire oublier que ce qui est déterminant, c'est le type d'historisation que le sujet sera amené à donner au trauma inaugural et qui commandera ensuite le procès de la répétition.
Alors que faire de la gestion de ces événements auxquels on attribue une valeur traumatique mais qui ne devraient pas pour autant être historisé s puisque ne devant pas faire trou?
Que faire du « trou-matisme » ? Il est impensable, si on tient compte des temps logiques, de penser le traumatisme sans inclure la dimension de l'après-coup, dimension de réactivation et retour répétitif de la scène insupportable. La répétition a valeur de réduction du traumatisme, son retour incessant a pour fonction de tenter de le maîtriser en l'intégrant à l'organisation symbolique du sujet. Actuellement nous sommes dans un monde de « storysation » pour reprendre le terme de C Salmon dans « Verbicide, du bon usage des cerveaux humains disponibles » : « Nous sommes passés de l'histoire au temps réel de l'anecdote ». On traite séquence par séquence et l'anecdote événementielle se trouve privée de la dimension de réélaboration et d'intégration au savoir inconscient. Ce que l'on vise, c'est que le traumatisme puisse être liquidé sans être symbolisé. Du Réel non symbolisé mais imaginarisé. Exit la répétition !
L':événement est maintenant traité en temps réel, dans l'urgence et en anticipant les supposés effets sans tenir compte de la dimension de l'après-coup et de la temporalité: immédiateté atemporelle où la dimension d'équivocité signifiante est évacuée au profit d'une lecture univoque de l'événement, pris comme signe. Rien ne serait à interpréter. Nous sommes dans un langage de communication parfaite, la société rend des comptes sur tout et favorise ainsi le silence du psychisme, sa disparition même. La réponse se veut conformiste, en vertu de la norme commune, pour une bonne santé mentale de tous ! Il s'agit de résoudre et non de comprendre et ce souci hygiéniste est avant tout au service du collectif.
- Autre formulation du même paradoxe : pas de pansement sans plaie -encore que ça peut aussi avoir un usage décoratif, on trouve des pansements à motifs ou en couleurs aussi- mais habituellement on panse une plaie. On peut la penser aussi, lui donner une certaine interprétation. Là, il s'agit juste de la traiter sans aucune valeur signifiante propre. Le pansement a valeur de guérison de ladite plaie : plus de traces. On traite dans l'urgence, soit dit on tamponne en supposant donc une plaie qui s'ouvre mais qui ne laisserait pas de trace.
Si nous tentons maintenant de rassembler ces remarques, que peut-on repérer?
Privés de trauma et d'historisation, le sujet serait sans support pour justement s'orienter face à ce qui pourrait lui arriver, errance assurée devant un Réel qui ne s'apprivoiserait qu'au coup par coup.
Même si cette tentative paradoxale d'opérer sur le refoulement tout en faisant l'hypothèse qu'ils ne refoulent pas dans le même mouvement ou qu'ils refouleraient mal reste vaine- refoulement contrarié ou pour reprendre le texte de l'argument de ces journées, refoulement désamorcé-, il est certain que ce qui fera retour, retour du refoulé, ne sera pas entendu à sa juste valeur ou place. Comment le sujet va-t-il dès lors pouvoir se manifester ?
Plusieurs possibilités se dégagent :
Si on les pousse du côté imaginaire en tentant de cerner le sens pour eux, on ne fait que le faire fonctionner au contraire. Leur offririons-nous alors un mode de fonctionnement phobique de subir les effets de la castration dans le registre imaginaire ? Avec la mise en place de conduites d'évitement par exemple. Autre chose serait pourtant d'agir sur le sens pour tenter d'obtenir un autre rapport au Réel, c'est ce qu'offre la possibilité d'une interprétation justement. Or là rien n'est à interpréter, la lecture a déjà été donnée.
Autre possibilité : De vouloir ainsi les protéger, nous risquons de les pousser à avoir peur de ce dont on a peur pour eux : partage qui annule ici toute altérité. Le souci constant par exemple de justifier tout interdit, comme n'étant que pour leur bien et leur prévention a cet effet assurément de leur profiler un monde hostile et sans merci : ainsi quand on interdisait à un enfant par exemple d'accepter un bonbon d'un inconnu, il n'y avait pas, il y a si longtemps besoin d'en donner les raisons. Cela ne l'empêchait nullement de transgresser déjà, mais avec d'autres conséquences ; Maintenant poser un interdit doit se justifier, ce doit être compréhensible, partageable par tous. Ne pas accepter de bonbons.... « Tiens-donc, et pourquoi ? , l'énigme restait entière,», autre chose que de lui dresser un tableau alarmiste de toutes les conséquences assurément traumatisantes d'une transgression : ça fait peur, un monde hostile où aucune sucrerie ne serait bonne ! Prudence à tous les coins de rue, certitude que le mauvais heurt va avoir lieu. Tout peut faire signe alors dans un univers paranoïaque.
Il est aussi possible qu'ils ne nous croient pas tout simplement, dans ce dispositif qui annule la disparité des places au profit d'un partage équitable de tout ce qui est à vivre. Le passage à l'acte peut alors être la réponse toute-puissante à venir par eux-mêmes vérifier ou valider ce qui ne sera alors entendu que comme des suggestions, des mises en garde et non transmission au titre d'un savoir qui leur serait insu.
Et pourtant... ils nous témoignent de leur inconscient. Charge à nous de continuer à en tenir compte en leur faisant crédit. C'est la condition indispensable à ce qu'ils puissent en retour nous faire crédit. Ils ne demandent sûrement pas autre chose.
Même si il relève de notre lecture que de mesurer les effets du social et les différentes intrications que ces nouveaux modes de fonctionnement entraînent, à force de les prévoir à partir de nos points de repère et de ne pas être entendus suffisamment, on oublie peut-être nous aussi de les entendre ! Si comme Lacan le disait le désir est increvable, ces situations cliniques en attestent. Ce qui pose toujours la question de la place accordée au désir. Le désir est poussé ailleurs, ce dont parle Lacan déjà dans son séminaire « Les non-dupes errent », à propos du virage hors-place du désir au profit de l'amour. Les aimerions-nous trop ?
Si l'inconscient est « cette chaîne bâtarde de destin et d'inertie, de coups de dés et de stupeurs, de faux succès et de rencontres méconnues qui fait le texte d'une vie humaine » comme nous l'enseignait Lacan, pourquoi donc prétendre à un inconscient propre sinon en s'en soulageant complètement ?
Ce qui est préoccupant, ce sont assurément pour nous toutes ces modifications incontestables qui viennent tenter d'annuler la place du sujet comme sujet de l'inconscient et qui retiennent notre attention, voire peut-être la fixe. Serait-ce traumatique pour nous ? Certains adolescents qui nous entendent se sentent comme des rats de laboratoire de temps en temps, objets de nos précieuses études. Ils y résistent alors souvent par un « pas tout comme ça », un « pas-tout ado ». Souhaitons qu'ils aient encore la possibilité de ce type d'objection. Souhaitons-leur et souhaitons-le ! Sinon effectivement ça va être du propre tout ça !
Véronique Bellangé